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L'ombre d'un instant

Publié le 31/10/2026 • ⏱️ Lecture : 8 min (1588 mots)

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je cherche à l’expliquer à celui qui m’interroge, je ne le sais plus. » Cette phrase de Saint Augustin, philosophe dont la réflexion sur le temps me plaît beaucoup, m’a donné à la fois l’envie et le moyen d’y réfléchir. Je dois bien avouer que mon idée du temps a été guidée par elle. Son constat n’a pourtant rien de compliqué en soi.

Si l’on demandait à quelqu’un ce qu’est pour lui le temps, la réponse la plus courante renverrait sûrement au quotidien : c’est ce que mesure une montre, une horloge. Sous l’angle du changement ou du déroulement, on répondrait sans doute : c’est ce qui passe, ou encore ce qui fait que les choses changent et vieillissent. Dans un cadre plus existentiel, certains diraient peut-être que c’est ce qui nous est compté, ce dont nous ne pouvons jamais disposer tout à fait.

Pour moi, toutes ces réponses sont viables et compréhensibles, mais aucune ne peut résumer une entité aussi complexe que le temps. Si je devais le résumer en une phrase, voilà ce que je dirais : le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, et le présent, sitôt que je me penche sur lui, est déjà passé. Si je prévois d’y réfléchir, le temps que cette réflexion commence, elle sera déjà passée.Et c’est de là que tout commence : du paradoxe d’une chose que nous vivons à chaque instant et que nous ne parvenons pas à saisir.

On pourrait alors se demander s’il est possible de qualifier le temps, qui semble impalpable. Peut-être faut-il d’abord distinguer ce qui le mesure de ce qu’il est. Le temps de l’horloge semble être le même pour tous : c’est une norme sur laquelle chacun s’aligne pour avoir une notion commune. Si chacun s’alignait sur des valeurs ou des unités différentes, il serait bien plus compliqué de s’entendre. Depuis longtemps, les plus grandes communautés se sont accordées, au moins en leur sein, sur une même mesure du temps pour pouvoir évoluer.

Mais le temps lui-même ne passe pas de la même manière pour tout le monde. Il passe plus ou moins vite selon ce que l’on vit, et pas toujours comme on l’imaginerait. Prenons ce week-end dont je parlais dans mon texte précédent : on pourrait s’attendre à ce qu’une telle aventure m’ait laissé l’impression que tout est passé trop vite. Or, je n’ai pas du tout ce sentiment. Bien sûr, j’aurais aimé que cela dure plus longtemps, que cela continue. Mais quand je regarde en arrière, je ne pense pas un seul instant avoir manqué de temps. Cela tient peut-être à la plénitude de ce moment : parce que j’ai acquis quelque chose, je suis entièrement satisfait du temps que j’ai eu pour le vivre. Peut-être que si j’étais passé à côté de ce que je pense être essentiel, j’aurais trouvé qu’il était passé trop vite, comme s’il m’avait échappé, je ne peux l’affirmer.

Maintenant que j’y pense, j’ai de moins en moins l’impression que le temps passe trop vite. Peut-être parce que je suis moins dans l’attente, ou parce que j’arrive à me satisfaire de ce que j’ai à l’instant où j’y réfléchis. On pourrait alors penser que le temps s’oriente vers le ressenti, les sentiments, les émotions, la manière qu’a chaque personne de l’appréhender. Les chiffres de l’horloge ne seraient alors que des valeurs pour accorder les humains sur une même unité, tandis que le temps, lui, serait lié à l’esprit de chacun. Mais est-ce vraiment le temps qui est lié à l’esprit, ou seulement la manière dont les chiffres nous parlent ? Je penche pour la première idée.

Car le temps se ressent avant de se mesurer. Quand on regarde en arrière, on voit le temps qui est passé, mais on ne le sent pas. Pourtant, quelquefois, je crois avoir ressenti qu’il passait, non pas par crainte qu’un moment se termine, ni par envie qu’il ne se termine jamais, mais parce que, sans rien craindre, sans rien attendre, sans même réaliser que je le faisais, je comprenais que le temps passait. Cela m’arrive quand j’écris et que je ressens l’avancement de mon œuvre, ou quand je marche, totalement accordé à l’endroit où je me trouve. Ce sont certes des phénomènes physiques, mais je ne me dis pas « j’ai bien avancé, le temps est passé » : je ressens qu’il passe et que j’avance avec lui, sans avoir besoin de me fier à ces phénomènes.

Est-ce là que l’on touche au temps, ou qu’on lui échappe ? Je dirais plutôt que c’est là qu’on le traverse, qu’on suit son cours, comme si rien ne pouvait l’empêcher d’arriver. Mais ces moments où l’on se sent accordé à l’instant demandent à être précisés, car tout dépend de ce que l’on appelle être présent.

Si l’on parle d’une présence physique à un endroit, le paradoxe demeure : quoi que l’on ressente, dès que l’on se souvient d’un moment, c’est qu’il est déjà passé. On pourrait alors assimiler le passé à la mémoire, car on ne peut mesurer le temps écoulé qu’à partir de ce que l’on a retenu : un événement que l’on ignore, même s’il a bel et bien existé, ne marque pas notre temps. Si l’on parle en revanche d’une présence mentale, comme lors d’une réflexion, on peut peut-être le voir autrement. Lorsque l’on réfléchit, on est bel et bien dans l’instant : on ne se tourne généralement pas vers ses souvenirs, on se dit des mots à l’instant présent pour y répondre à l’instant d’après, on dialogue avec soi-même. On ne peut pas revenir en arrière comme on le ferait physiquement : non seulement on suit le cours du temps, mais on en fait partie, on avance avec lui, dans lui. On ne parle alors plus de passé ni de futur, juste d’instant. Et pourtant, le temps coule encore : l’idée précédente appartient déjà au passé, celle que l’on ne connaît pas encore au futur, et nous ne sommes plus tout à fait la personne que nous étions avant de penser.

C’est ce qui éclaire, je crois, ce que je veux dire quand j’affirme que le passé n’est plus et que le futur n’est pas encore. Le passé n’est pas inexistant, mais on ne peut plus le vivre : on peut s’en souvenir, mais si l’on essaie d’y réfléchir, tout ce qui nous vient, ce sont des images, et non ce dialogue avec soi-même qui tend vers le futur. Une remémoration n’ouvre pas sur l’avenir : dès qu’elle devient réflexion, on oublie que l’on pensait au passé quelques instants plus tôt. Quant au futur, je ne crois pas que nous puissions nous y trouver. Si je m’y trouve, il est déjà devenu présent. Je peux y penser, le craindre, aller vers lui, mais la pensée comme la crainte appartiennent à l’instant où je les éprouve.

Reste le présent, qui n’est pas plus stable que les deux autres : il n’est jamais le même d’un instant à l’autre. On ne peut d’ailleurs pas agir sur lui : toute action, aussi libre soit-elle, n’apparaîtra que dans le futur, qui deviendra présent, puis passé. C’est pourquoi je ne vois pas le temps comme une chose fixe. Si le temps était quelqu’un ou quelque chose, je le décrirais comme on décrirait une personne qui passe, ou un oiseau qui vole.

Mais en parlant ainsi, je me rends compte que j’ai traité le temps comme une entité, alors que je ne sais pas ce qu’il est. Je l’ai fait d’abord pour le nommer, en choisissant le terme qui me semblait le plus large. J’aurais peut-être été plus juste en disant simplement qu’on veut comprendre le temps, sans rien avancer à son propos : ma réflexion aurait alors commencé d’une manière plus honnête. Je ne pense pas non plus que l’on doive avoir une raison pour vouloir comprendre quelque chose. J’écris sur le temps non parce que j’ai besoin de le comprendre, mais par passion pour la réflexion plus que pour le temps lui-même.

Et c’est ce qui me ramène à la réflexion, qui n’est pas le temps mais l’outil pour le traverser. Même sans réfléchir, on traverse le temps, mais pas de la même manière. Celui qui ne réfléchirait jamais ne ferait que le regarder, se satisfaisant de sa mémoire et de l’attente du moment où le futur deviendra présent. Celui qui réfléchit l’accompagne : il est porté par lui. Les deux suivent son cours, mais ils ne le vivent pas de la même manière, ils ne se rendent pas compte de la même façon qu’il passe.

Alors, Saint Augustin, voilà ce que je sais du temps, et ce que je ne sais pas.

Je sais que le passé n’est plus, que le futur n’est pas encore, et que le présent, sitôt que je me penche sur lui, est déjà passé. Je sais que le temps de l’horloge nous accorde, et que celui que l’on vit est lié à l’esprit. Je sais que je le sens passer quand je ne le guette pas.

Je ne sais pas ce qu’il est. Je ne sais pas si la direction qu’il semble prendre n’est pas simplement celle que lui prête mon esprit en cherchant à le définir. Je ne sais pas si comprendre le temps, c’est être pleinement présent, et je ne pourrais affirmer ni l’un ni l’autre.

Mais je sais que cette réflexion, le temps qu’elle commence, était déjà passée. Et c’est peut-être ainsi, en la poursuivant, que je suis le temps.